12 octobre, Bois de Boulogne : La chasse aux DRH, une réussite ?

Repris du site “Lundi Matin” (https://lundi.am/).

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La chasse aux DRH : une réussite ?

La chasse aux DRH que nous avions relayée dans nos pages la semaine dernière a donc bien eu lieu. Alors que son annonce n’avait pas retenu l’attention de nos confrères des média généralistes, sa tenue n’a pas manqué de provoquer scandale et indignation. Comme souvent lorsque la presse s’emballe, il s’agit de prendre du recul ou au contraire de se rapprocher de l’évènement. Nous avons donc demandé à l’un des participants de nous raconter cette matinée champêtre.

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Ce qui s’oppose à la métropole ne se définit pas en termes de territoire, mais en termes de présence. S’il y a bien des zones absolument métropolitaines, au sens de zones absolument sous contrôle, il n’y a pas de territoire non métropolitain. C’est la totalité du territoire qui, en tant que territoire, c’est-à-dire en tant que désert, est polarisé par la métropole. Une inexorable banlieue s’étend sans conteste de Paris jusqu’au village le plus reculé du Limousin. Ce qu’il y a, en revanche, ce sont des forêts. Des foyers de tailles diverses, constellant, trouant le territoire, le retournant sur lui-même, où la polarisation métropolitaine ne parvient plus à s’exercer. Il y avait jusqu’à une date récente de la forêt dans le XVIIIe arrondissement de Paris comme il y en a en Lozère ; il y en a dans les esprits aussi.

La fête est finie, « Thèses sur Lille2004 »

Pénicaud paniquant finalement de se rendre au Pré Catelan, des organisateurs devant réviser tout leur programme pour désamorcer le scandale public, des participants qui réclament d’être remboursés pour n’avoir pas pu réseauter avec la ministre, des DRH qui se précipitent hors du restaurant pour aller garer leur voiture ailleurs, se rappelant soudain combien tout le monde les déteste, un congrès qui s’était voulu discret et s’attirant finalement une attention peu amène, images de voitures brûlées faisant les gros titres mais résumant de manière un peu unilatérale l’idée de « chasse aux DRH », arrestations sans queue ni tête de manifestants sur le départ, gardes-à-vue et déferrement sur la base de témoignages policiers hallucinés de gens qui n’ont à l’évidence pas bougé du rassemblement statique autorisé par la préfecture, préfecture déclarant soudain avoir interdit le rassemblement qu’elle avait autorisé deux jours plus tôt, etc. Il n’est jamais simple d’évaluer la réussite ou l’échec d’une action. Faut-il s’attacher à ses effets immédiats ou à ses échos différés ? Faut-il s’en tenir aux conséquences visibles ou aux propagations plus subtiles ? Est-ce le seul nombre des manifestants qui mesure le succès d’une manifestation, ou la détermination de ceux-ci, ou la justesse de leurs gestes ? Qu’est-ce qui importe : l’efficacité intérieure de l’action sur la force qui se manifeste, ses effets sur l’ennemi ou son impact sur le « public » ?


Il faut commencer par admettre que nous étions peu nombreux à 8 heures du matin ce 12 octobre aux deux extrémités de la route de la Grande Cascade. Une centaine guère plus. À l’une des extrémités, le rassemblement annoncé sur le site chasseauxdrh.com au niveau du Lac Inférieur ; à l’autre, celui finalement autorisé par la préfecture en face du Pré Catelan où stationne depuis 7h45 la camionnette de Sud santé sociaux surmontée de sa surpuissante sono bientôt rejointe par celle de Solidaires avec son ballon magenta rituel. Ceux qui se rassemblent au niveau du lac se mettent en route vers le point de rassemblement autorisé. Certains empruntent la route de la Grande Cascade pour se retrouver escortés par une double haie de gendarmes mobiles décidés à leur couper l’envie de bifurquer vers le Pré Catelan. D’autres passent à travers bois, et fatalement du bois se retrouve en travers de la route de la Grande Cascade – la tentation en est trop grande vu la quantité de branches qui jonchent le sol. Geste qui amène une intervention immédiate des gendarmes mobiles toutes sirènes hurlantes, et une dispersion des lutins transporteurs de troncs dans la forêt. Il est toujours surprenant de voir combien la forêt, même quand il s’agit du bois de Boulogne, est hostile aux forces de l’ordre qui ne s’aventurent par ses sentiers qu’à regret et avec parcimonie, comme si s’y trouvaient disposés mille pièges recouverts de branchages, mille embuscades fondues dans le décor. Vers 9h00, l’ensemble des forces ayant répondu aux quatre mille flyers distribués à la manifestation du 10 octobre, aux appels, vidéos et tribunes parus sur différents sites, aux graffitis traitant du 12 octobre, bref : l’ensemble de ceux qui haïssent du fond du coeur les DRH sont là, au croisement de l’avenue de la Reine Marguerite et de la route de la Grande Cascade – nous sommes deux cents. Le rendez-vous était matinal certes, le terrain de jeu pas nécessairement familier, le site chasseauxdrh mis en ligne bien tardivement, la diffusion des appels à l’action cantonnée à un public effectivement réduit, mais tout de même deux cents, c’est peu. Deux militantes de Solidaires assurent à la sono un accueil personnalisé, inspiré et fort désobligeant aux quelques DRH égarés qui se font déposer en taxi devant le rassemblement. Des chansons, des rappels des activités de Pénicaud et des considérations sur le contenu du congrès font sourire l’assistance. Des forains en bisbille avec LVMH et les grands groupes qui tentent de mettre la main sur le marché des attractions, se joignent au rassemblement pour faire valoir leurs doléances et perturber un peu le trafic automobile. Au fil de la matinée se répand peu à peu cette nouvelle qui laisse tout le monde un peu incrédule : Pénicaud qui, la veille encore devait faire le déplacement du congrès HR, aurait finalement annulé sa visite à ses chers collègues. Deux cents personnes dans un bois saturé de robocops auraient fait reculer une ministre, qui plus est « DRH de l’entreprise France ». Une ministre qui ajoute ainsi à l’erreur d’avoir prévu de participer à cet indéfendable raout, celui d’y renoncer. Pendant que le rassemblement se tient, vers 9h30, une incursion est tentée au nord du Pré Catelan par une équipe mobile de lutins chasseurs de DRH. Ils parviennent, malgré le dispositif policier, jusque dans le parc du Pré Catelan, s’approchant jusqu’à une dizaine de mètres de la véranda derrière laquelle les managers commencent déjà, comme lors de tout siège qui se respecte, à se bourrer la gueule. On est ivre à l’intérieur, ivre de dépit, ivre de sociabilité frustrée, ivre de désamour aussi. Au dehors, les lutins dressent une barricade sur la rue pour tenir au loin les CRS et protéger leur incursion dans le Pré Catelan. Ils déplacent troncs, palettes et voitures pour ce faire. Curieusement, les CRS ne bougent pas, ils attendent on ne sait quoi, certainement l’arrivée de renforts capables de courir dans les bois : on les entend se plaindre d’être face à des gens en jeans baskets qui courent plus vite qu’eux. Il semble que ce soit sur ces entrefaites, les DRH se dérobant à tout contact direct, que certains manifestants aient décidé, avant de se disperser, de s’attaquer à leurs voitures – des voitures de marque et de fonction. On sait l’écho que ce geste a rencontré dans les media, toujours avides de ce genre d’images subliminalement infernales. Difficile de rater Sophie qui, sortant du congrès, trouve sa voiture calcinée et, tout en s’en plaignant à la caméra, semble s’en amuser intérieurement – peut-être songe-t-elle à la nouvelle voiture de fonction qui viendra la remplacer, ou peut-être a-t-elle un peu forcé sur le champagne. Sophie est-elle Sophie Delpuech, l’organisatrice du congrès pour la société Arcaneo ? Sophie Delpuech a-t-elle un rapport autre que d’homonymie avec Michel Delpuech, le préfet de police de Paris ? Toujours est-il que ces voitures brûlées ont beaucoup fait parler d’elles, et par contre-coup du congrès des DRH, et par contre-coup des « casseurs », « black bloc » et autres succubes de l’ « ultra-gauche ». On a même spéculé, comme toujours dans les rangs des conspirationnistes de gauche rivés à leur impuissance, que ce serait là le fait de policiers en civil, d’agents provocateurs, etc. Avant d’en venir à de pareilles hypothèses, faisons l’expérience mentale de nous placer dans la tête et le coeur du lutin masqué au moment où il glisse son fumigène par la vitre fracturée de la BMW X6 Sport. Quelles pensées peuvent bien passer par son esprit à ce moment ? « Depuis le temps que des voitures brûlent en banlieue et que l’on rétorque aux jeunes : mais pourquoi vous n’allez pas brûler des voitures dans le XVIe arrondissement ? Eh bien, maintenant ce sera chose faite »… « Ça leur apprendra à condamner aussi lourdement les accusés de l’incendie de la voiture du quai de Valmy »… « Ben aujourd’hui, c’est le burn out pour les voitures des DRH, vu que tous les autres jours c’est celui des salariés »… « Ils ont passé la loi Travail 2 en force, l’heure de la vengeance a sonné », etc. Ce ne sont là que des hypothèses, mais qui paraissent plus vraisemblables que les élucubrations de l’usuel conspirationnisme stalinien. Quoi qu’il en soit, il est remarquable que, si l’on s’est offusqué des incendies de voitures, nul ne soit allé jusqu’à manifester de l’empathie pour leurs propriétaires – à commencer par les présentateurs télé qui semblaient presque s’en amuser. À croire que tout le monde déteste vraiment les DRH.

On peut dire que la préfecture a sauté sur l’occasion pour reprendre la main, sinon dans la rue où elle l’avait manifestement perdue du moins dans la sphère de la communication. Elle a fait ce qu’elle fait toujours en pareil cas, le 14 juin avec l’hôpital Necker ou lors de l’attaque asymétrique de la voiture de police quai de Valmy. Face à une défaite dans la rue, un dispositif débordé et un geste au sens excessivement univoque, il faut frapper un grand coup. Il faut retourner l’affect d’hilarité naissant. Il faut sur-communiquer et sur-réprimer, et sur-communiquer sur la sur-répression. Alors que le rassemblement légal commence à se disloquer pour aller pique-niquer au bord du lac Inférieur, les agents de la BAC et les gendarmes mobiles reçoivent l’ordre de faire un maximum d’arrestations pour faire bonne mesure. On nasse donc afin de pouvoir dire : « regardez comme nous avons frappé fort ! Regardez ce qu’il en coûte de nous déborder ! ». À peine les manifestants nassés, un communiqué de presse est publié sur Twitter par la Préfecture sans coup férir. « Interpellation de 41 individus dans le bois de Boulogne suite à des dégradation de biens privés et des violences commises sur les forces de l’ordre ». Mazette ! Pour un rassemblement aussi peu fréquenté, quel rendement répressif ! Tout est dans le bluff, dans ce genre de communication : on déclare interdit un rassemblement autorisé avec un aplomb de procureur. Et tout est dans le détail. En l’espèce, tout est dans le « suite ». Effectivement, les manifestants ont été arrêtés après l’heure de l’incursion des lutins et des feux de berlines, mais sans rapport aucun avec la chose. Peu importe que les manifestants aient presque tous été libérés immédiatement. Peu importe que les 5 présumés coupables élus pour la garde-à-vue soient restés toute la matinée au niveau du rassemblement autorisé. Peu importe que la personne à qui l’on tentait d’imputer un incendie de voiture ait dû être libérée sans charge tant les témoignages policiers étaient visiblement bidonnés. Peu importe que les 5 élus, l’aient été, comme pour l’affaire du quai de Valmy, pour leur profil politique. Peu importe que ceux-ci soient finalement libérés, que les faux témoignages policiers les voyant untel faire ceci ou cela en dépit de l’évidence contraire aient vocation à être confondus au terme de quelques mois d’enquête. Le temps de la communication est le temps court. Le temps de l’incendie social sous-jacent qu’il faut continûment travailler à éteindre. Le temps des contre-feux allumés opportunément et aussitôt noyés. La Préfecture a bien géré sa com’ en temps réel. Les journaux ont docilement repris ses « faits » et son langage, quand bien même ils se seraient corrigés par la suite. L’amnésie organisée fera le reste. Mais nous n’oublions pas, et nous ne pardonnons pas. Nous ferons du 12 octobre un commencement, et non l’éteignoir que la répression a tenté de lui appliquer. Et nous ne serons pas toujours deux cents.

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