“Le sac à dos social” : les cheminot-te-s sont à vendre

Repris du site “Racailles.Info” de Caen (http://www.racailles.info/).

« Le sac à dos social » : les cheminots sont à vendre !

Ça y est, nous voilà tel le boulet accroché au pied du prisonnier. Nous, les cheminots, nous sommes devenus le « sac à dos social » ! Un nouveau terme pour nous décrire, nous représenter et nous déshumaniser, en fonction du métier ou de la zone géographique dans laquelle on bosse. Kézako ? Je vous explique…

Moi, par exemple, conducteur de train à Caen, je ferai partie du « sac à dos social » de la Normandie. Pour bien vous expliquer ce que ça vaut à mon niveau, il faut avoir en tête que, maintenant, notre vrai patron, c’est Hervé Morin, le président du Conseil Régional de Normandie. Quand celui-ci lancera un appel d’offre pour la gestion des lignes normandes, nous, le « sac à dos social », nous ferons partie du packaging, tels des numéros à disposition du nouveau prestataire de service. Bref, pas comme des humains, mais comme du matériel inclus dans le paquet « lignes normandes ».
Futures rames Bombardier OMNEO Prenium, livrées en 2019/2020 à la Normandie qui prendra en charge la gestion de tous les trains normands (TER et Intercités)
D’ailleurs, l’ouverture à la concurrence du transport de voyageurs – prévue à l’origine pour 2023 – devrait être avancée à 2019 ou 2020 grâce à notre nouveau gouvernement de marcheurs sombres…
Pour comprendre ce qui se joue, Il faut savoir que l’ouverture à la concurrence est déjà en place dans le transport de marchandises. Elle devait normalement capter de nouveaux marchés selon les dirigeants et politiques de l’époque. Elle s’est en fait soldée par la diminution du tonnage (la quantité) de marchandises transportées sur les rails, toutes boites confondues (SNCF ou concurrents).
Nous n’avons gardé que ce qui est rentable – comme par exemple le transport de matières nucléaires – et en même temps (sic) nous avons laissé tomber les petites dessertes. Est-ce le rôle d’un service public? Je ne pense pas…
Cette diminution de trains à entraîné une augmentation du coup du péage de chaque train (qui doit payer son sillon, un droit de rouler sur les rails, un peu comme quand vous prenez l’autoroute). Cette augmentation a engendré un cercle sans fin où l’augmentation du péage entraîne une augmentation du billet qui entraîne une diminution du nombre de voyageurs qui entraîne une diminution des trains… En gros, du capitalisme libéral à l’état pur !
Ajoutons à ça l’absence de volonté (excepté dans les beaux discours) de faire du développement durable en favorisant les transports en commun et un transport des marchandises alternatif à la route, et vous arrivez là où nous en sommes aujourd’hui…
L’avenir du transport de voyageurs, on le voit arriver à « grande vitesse » ! Et ça se passera comme au fret. Ce qui n’est pas rentable sera arrêté, sauf si les collectivités régionales veulent continuer de payer, ce qui est mal parti quand on voit l’orientation budgétaire actuelle…
Chez nous, en Normandie, ça a déjà commencé. Le TER (Train Express Régional) Dreux-Granville ne roule plus. Puis les navettes entre Surdon et Alençon devraient suivre en décembre prochain (suppression un peu retardée sous la pression des élus locaux). Dans cette logique, ce seront ensuite les Caen-Rennes, les Caen-Tours, jusqu’à ce qu’il ne reste rien d’autre que ce qui rapporte. Le maillage ferroviaire du territoire disparaîtra complètement.
Mais, ô miracle, une solution existe pour perdre le moins possible ! Et comme dans toute entreprise qui n’a comme seul but que de faire du bénéfice, cette solution repose sur… le personnel et la masse salariale. Le rythme actuel des diminutions d’effectifs est de 2 000 emplois en moins par an. Et pour faire des « économies » sont aussi prévues prochainement la fermeture des gares de Villedieu-les-Poêlles et Avranches, une diminution des horaires d’ouverture dans d’autres, la suppression des contrôleurs, des agents d’accueil…
Rajoutons à ça, la volonté de nous mettre sur le même régime de retraite que tous les salariés, en omettant de préciser que cela entraînera une diminution des cotisations patronales de 12% ! Notre régime actuel, on se le paye ! Mais ça, peu de médias le disent… Il est tellement utile de dire aux pauv’ gens de nous regarder, nous cheminots, comme une classe de privilégiés plutôt que de pointer du doigt les vrais nantis, ceux qui vont payer 4 milliards d’ISF en moins… Aujourd’hui, un cheminot peut partir en retraite à 57 ans mais avec une grosse décote. Pour annuler cette décote, la majorité d’entre nous iront sûrement jusqu’au terme de celle-ci, soit comme partout aujourd’hui, à 62 ans…
– Voila Mr le président Morin, je vous ai allégé le sac à dos social!
– Merci Mr le président Pépy!
Enfin bon… Avec cette baisse de cotisations de 12%, nous allons certes perdre le peu d’avantages qu’il nous restait, mais l’intérêt premier est surtout de permettre d’aligner les cotisations de la SNCF sur celles des autres entreprises et ainsi pouvoir nous faire passer de l’entreprise libérale SNCF à Véolia, Transdev (qui serait déjà rapproché de notre cher président Morin) ou pourquoi pas une filiale privée du groupe SNCF comme Kéolis ou Transkéo…
N’oublions pas le chantage de Macron pour faire accepter cette baisse. Il propose que l’État reprenne une partie de la dette de la SNCF en contrepartie de l’ouverture accélérée à la concurrence. Une dette qui, du point de vue des cheminots, appartient à l’État, car issue principalement de la construction des lignes à grande vitesse voulues par les politiques régionales et nationales. Est-ce donc à nous de supporter l’investissement voulu dans les territoires ? Un peu comme si on demandait aux routiers, artisans et autres grands utilisateurs des routes de financer eux-même tout le réseau routier…
Une chose est sûre, aujourd’hui, je bosse un septième de mon temps uniquement pour payer les intérêts de cette dette ! Alors demain, sans cette dette et sans ces fameux 12% de cotisations en moins, la SNCF sera « enfin » une entreprise très rentable… Et qui dit rentable dit vendable, non ?!
Le prochain appel d’offre régional me fera peut-être changer d’entreprise. Et si je refuse, avec la nouvelle loi travail, je pourrai peut-être me retrouver au chômage…. Dur de rester motivé dans son métier et d’avoir envie d’y aller après tout ça, dur…
Fernand Feroutier

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