Récit de la manif du 17 février à Caen en soutien aux migrant-e-s et tract de l’AG Contre les Expulsions

Repris du site de l’AG Contre Toutes les Expulsions (https://agcontrelesexpulsions.wordpress.com/).

La manifestation en solidarité avec les migrant-e-s et contre le projet gouvernemental de loi « Asile-immigration » s’est rassemblée place du théâtre à Caen. Une prise de parole du CAMO de Ouistreham a eu lieu pour faire le point sur la situation des migrants là-bas.

La manif a ensuite débutée avec environ 1200 personnes. Elle s’est arrêtée devant le local de la compagnie de transport Twisto, qui avait fermé ses rideaux métalliques pour l’occasion, afin de dénoncer, par tract et prise de parole, les consignes données aux chauffeurs-euses de bus de contacter systématiquement le PC sécurité en cas de montées de migrants dans les bus revenant de Ouistreham vers Caen, PC sécurité qui appelle alors éventuellement ensuite la police et ses équipes de contrôleurs-euses pour mettre la pression sur les migrants. Des témoignages locaux font également état de plusieurs commentaires à connotation raciste de la part de certain-e-s chauffeurs-euses et de refus d’arrêt s’il n’y a que des noirs aux arrêts de bus…

La manif, dont les effectifs ont gonflé en cours de route, a sillonnée le centre-ville en scandant de nombreux slogans et en diffusant massivement aux passant-e-s le tract inter-organisations.

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Photo Actu.fr

Un arrêt a eu lieu place Pierre Bouchard où se tenait un piquet d’information et de sensibilisation organisé par Amnesty International qui a fait une prise de parole à cette occasion.

La manifestation s’est ensuite rendue à la préfecture administrative où les demandeurs-euses d’asile sont reçu-e-s dans des conditions qui ne cessent de se dégrader, quand ils/elles n’y sont pas parfois directement arrêté-e-s pour être envoyé-e-s en Centre de Rétention Administrative avant d’être éventuellement expulsé-e-s. Une prise de parole détaillant les conditions d’accueil indignes dans les services préfectoraux a eu lieu. Des antivols de vélo ont été symboliquement posé sur les deux entrées piétons de la cour tandis qu’une banderole « Bloquons la machine à expulser » était laissée accroché sur la grille de ces services qui vont se retrouver en première ligne dans l’application des mesures restrictives et répressives contenues dans le projet de loi « Asile-Immigration ».

Le dernier carré des manifestant-e-s s’est finalement rendu non loin, devant la préfecture politique, où une dernière prise de parole a eu lieu.

La mobilisation se poursuit donc localement, comme partout ailleurs en France, en solidarité avec les migrant-e-s. Une réunion inter-organisations aura bientôt lieu pour préparer une nouvelle manif dans les semaines qui viennent !

L’Assemblée Générale de Lutte Contre Toutes les Expulsions de Caen a diffusé massivement lors de la manif du 17 février un tract, un peu dense mais qui nous paraissait nécessaire, afin d’analyser la situation migratoire actuelle et de préciser certaines de nos orientations politiques.

Vous pouvez télécharger ce tract en cliquant sur le lien suivant (n’hésitez pas à le diffuser dans vos réseaux s’il vous paraît pertinent) : TRACT AG 17 février 18

Vous pouvez aussi lire le tract directement ci-dessous !

Quelques réflexions sur les politiques migratoires et les mobilisations actuelles contre celles-ci

Depuis décembre, à Ouistreham et désormais à Caen, et dans plein d’autres endroits en France, ont lieu des mobilisations larges contre le harcèlement des migrants et les politiques migratoires du gouvernement actuel.

L’AG de Lutte Contre Toutes les Expulsions de Caen y participe activement, comme bien d’autres. Nous diffusons aujourd’hui ce tract car, au-delà de la situation des migrant-e-s dans la région ou des détails répressifs du projet de loi Asile-Immigration, il nous semble pertinent et nécessaire de formuler une analyse politique plus globale et systémique de la situation actuelle. Cela peut nous aider à y voir plus clair et à orienter nos pratiques de solidarité, de résistance et de luttequitte à faire un tract un peu long et dense…

Penser la situation migratoire à l’échelle européenne

Les États européens peuvent avoir des politiques migratoires différentes, voire contradictoires suivant leurs particularités politiques, géographiques, démographiques, économiques. Néanmoins, ces politiques s’insèrent dans un cadre commun à l’échelle de l’Union européenne.

Plusieurs années d’arrivées croissantes de migrant-e-s dans l’Union Européenne (100 000 en 2013, mais 270 000 en 2014 et plus d’un million en 2015) ont abouti de fait à la mise en place de politiques communes de renforcement et d’externalisation des frontières de l’Europe.

Les pays de l’Est de l’Europe, souvent dirigés par des gouvernements nationalistes, ont érigé des murs de barbelés, surveillés par de nombreuses patrouilles, promulgué des lois très restrictives concernant l’asile et volontairement fermé les yeux sur les brutalités policières quasi systématiques frappant les migrant-e-s qui tentaient le passage. Il y a désormais très peu d’entrées de migrant-e-s par la route terrestre dite « des Balkans », qui fut, en 2015, la principale porte d’entrée en Europe.

Aujourd’hui, la principale porte d’entrée en Europe, c’est la Méditerranée, avec 3 routes principales.

– La route orientale qui voit passer des migrant-e-s depuis la Turquie vers la Grèce.

– La route centrale, la plus utilisée en nombre, qui voit passer des migrant-e-s depuis la Libye vers l’Italie.

– La route occidentale, en développement, qui voit passer des migrant-e-s depuis le Maroc vers l’Espagne.

Face à cette porte méditerranéenne, l’Union Européenne investit beaucoup d’argent dans l’externalisation des frontières, via le programme FRONTEX.

Pour la route orientale, l’UE a donné 6 milliards d’euros au régime autoritaire et guerrier d’Erdogan en Turquie pour qu’il empêche les migrant-e-s de passer en Grèce (173 000 passages en 2016 contre 29 000 en 2017).

Concernant la route centrale libyenne, plusieurs pays européens, dont la France et l’Italie en pointe, ont choisi de financer, d’équiper, d’armer diverses factions et milices pour qu’elles bloquent les passages de migrant-e-s. Il est même question d’établir là bas, si la guerre civile se calme, des centres de tri pour les migrant-e-s où l’Union Européenne puisera celles et ceux qui ont le bon profil juridique ou productif. Ces investissements sécuritaires et les brutalités terribles que subissent les migrant-e-s en Libye ont entraîné la baisse du nombre de passages (180 000 en 2016 contre 120 000 en 2017)

Même politique pour la route occidentale, des fonds importants sont donnés au Maroc pour qu’il bloque les migrant-e-s, car le nombre de passages, plus sûrs que par la Libye, augmente vers l’Espagne (une dizaine de milliers en 2016 contre une vingtaine de milliers en 2017).

Des projets d’externalisation des frontières européennes encore plus lointains sont aussi à l’étude avec des idées de mise en place de dispositifs sécuritaires et de centres de tri directement en Afrique sub-saharienne (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad). En plus de bloquer les migrant-e-s, l’idée est sûrement aussi de contribuer à sécuriser des zones où sont implantés divers groupes djihadistes…

Globalement ces politiques anti-migratoires, couplées à une fragile stabilisation des conflits en Syrie et en Irak, ont entraîné une chute importante des arrivées en Europe par la mer (363 000 en 2016 contre 170 000 en 2017, chiffres de l’Organisation Internationale pour les Migrations).

La période 2014-2016 a donc vu un afflux important de migrants que l’Union Européenne s’est désormais donné les moyens de diminuer fortement. Il s’agit maintenant d’effectuer un tri parmi celles et ceux qui ont réussi à entrer en Europe ces dernières années.

Penser aussi les politiques migratoires du point de vue des besoins capitalistes en main d’œuvre

Ces masses de migrant-e-s arrivées ces dernières années n’étaient pas attendues ni souhaitées par les États européens. Ces derniers ont réagi de manière différente selon leur situation particulière. Les pays à l’Est de l’Europe ont fermé et barricadé leurs frontières terrestres tout en poussant vers d’autres pays d’Europe celles et ceux qui étaient déjà entré-e-s sur leur territoire, Les autres pays d’entrées, maritimes ceux là, Grèce et Italie, ne pouvant barricader la mer, laissent filer les migrant-e-s vers d’autres pays européens et/ou tentent de négocier auprès de l’UE des rallonges budgétaires et/ou des allègements des plans d’austérité imposés par l’UE en échange du fait de tenter de garder les migrant-e-s sur leur territoire (cas de la Grèce).

Le gouvernement allemand a, lui, largement ouvert ses portes en 2015 mais c’est parce que l’Allemagne a une faible démographie et est incapable de renouveler la main d’œuvre dont son économie a besoin. L’accueil des migrant-e-s a donc été vu comme une opportunité pour maintenir et rajeunir la main d’œuvre dont l’activité capitaliste a besoin dans ce pays.

Un tri et une évaluation des migrant-e-s a eu lieu afin de repérer celles et ceux, souvent jeunes ayant déjà des diplômes et/ou des compétences professionnelles dans leurs pays d’origine. Ceux et celles là ont pu bénéficier de plans d’apprentissage de la langue et de formation professionnelle dans les secteurs où la main d’œuvre manquait (car ce sont en général les secteurs où le travail est le plus mal payé et les conditions de boulot les plus dégueulasses). Et il y a les autres, ceux qui n’ont pas de compétences, de diplômes, qui ne parlent pas anglais ou qui sont simplement en trop par rapport aux besoins de main d’oeuvre. Depuis l’accueil massif de 2015, le gouvernement allemand, un fois sa sélection de main d’œuvre effectuée, a durci les lois concernant l’immigration, et il rejette désormais de plus en plus les demandes d’asile et cherche à expulser celles et ceux considéré-e-s en trop.

En France, la démographie se porte bien mieux, le taux de chômage est aussi plus important, les besoins en main d’œuvre sont nettement moindres hormis, là encore, dans certains secteurs d’activité capitaliste spécifiques parmi les plus pourris en terme de salaires et de conditions de travail (bâtiment, restauration, nettoyage dans l’industrie ou les services…). D’où un accueil beaucoup plus mitigé de la part de l’État français en 2015 et d’où les projets de lois actuels destinés à refouler des humain-e-s dont l’économie capitaliste n’a que faire.

Ces politiques d’augmentation des renvois sont à l’œuvre partout en Europe pour éponger le trop plein d’arrivées de migrants de 2015-2016. Plus de 300 000 mesures de renvois vers les pays d’origine ont été édictés dans les pays de l’UE en 2016 dont 176 000 suivies d’effet.

Par ailleurs, beaucoup d’États de l’UE n’ont accordé l’asile que sous la forme de la « protection subsidiaire » qui permet le renvoi des personnes si les États estiment que la situation dans le pays d’origine des réfugié-e-s est redevenue « sûre »…

Projet de loi Asile-Immigration : volonté répressive affichée et hypocrisie…

Le gouvernement joue de nouveau la carte de la « fermeté », du « durcissement » et de « l’ordre » avec son projet de loi Asile-Immigration. Cette loi a, dès maintenant, une fonction dissuasive : compliquer encore plus les demandes d’asile afin qu’un maximum de gens renoncent à venir les déposer en France.

Mais une partie de ces objectifs gouvernementaux affichés, qui flattent les franges les plus réactionnaires et xénophobes de l’électorat, risquent de rester, au moins en partie, espérons-le, lettre morte.

Car les moyens vont probablement manquer pour pourchasser, arrêter, enfermer, expulser tous-tes celles et ceux que le gouvernement prétend virer.

Par ailleurs, quand bien même les moyens policiers seraient suffisants, la main d’œuvre clandestine est trop utile à certains secteurs capitalistes pour que des rafles et expulsions massives asséchant ce réservoir de main d’œuvre si corvéable et profitable soient sérieusement et durablement menées.

On risque fort d’assister à une application de la loi différenciée suivant les régions et les moments : application stricte dans certaines régions comme Provence-Alpes-Côtes d’Azur qui est une des principales portes d’entrée en France, application plus souple dans des départements en voie de désertification où la main d’œuvre peut manquer (selon les départements, il est déjà plus ou moins facile d’obtenir l’asile), campagnes ponctuelles de rafles de migrant-e-s pour maintenir la pression, se mettre en scène médiatiquement et politiquement, entrecoupées de temps de relâche de la chasse aux migrant-e-s…

Ne rien attendre de l’État. Développer nos luttes.

L’État n’ignore pas qu’il ne respecte pas les obligations légales qui lui incombent, que ses forces de police commettent des abus et des violences contre les migrant-e-s, que les conditions d’accueil des migrant-e-s sont déplorables. C’est juste qu’il s’en fout !

La dégradation des droits des migrant-e-s, de leurs conditions de vie et d’accueil s’inscrit dans une politique ancienne, progressive et systématique de dégradation générale des droits sociaux, des conditions de vie et de travail afin de maintenir les profits capitalistes.

Nous voyons mal par quel miracle l’État améliorerait aujourd’hui la situation des migrant-e-s alors qu’il dégrade celle de tous les autres prolétaires. Et, en l’état actuel des choses, nous pensons que la lutte pour la dignité des migrant-e-s ne produira des effets positifs et concrets que si elle s’articule étroitement avec d’autres fronts de luttes sociales, politiques, de classe contre les injustices capitalistes, injustices qu’historiquement l’État accompagne et légitime légalement.

Nous pensons qu’il faut dépasser la simple condamnation morale et humaniste de la politique gouvernementale actuelle, critique nécessaire et respectable mais insuffisante d’un point de vue politique et pratique.

Il n’y aura pas d’améliorations de la condition des migrant-e-s sans améliorations de la situation de tous-tes les autres exploité-e-s et opprimé-e-s et cela va nécessiter un saut qualitatif des luttes sociales en terme de solidarités, de convergences concrètes, d’organisation (locale, régionale, nationale), de détermination et de rapports de force collectif massif.

Cela va prendre du temps et ça va être difficile mais c’est incontournable si on ne veut plus subir.

En attendant c’est le chemin de la résistance quotidienne que nous devons continuer à arpenter collectivement, celui aussi de la désobéissance face à une loi qui risque de produire des milliers de clandestin-e-s, clandestin-e-s qu’il faudra aider à se cacher, celui enfin de la solidarité avec celles et ceux qui seront ciblé-e-s par la répression justement parce qu’ils et elles ont caché des gens dont le seul crime est d’être né-e-s ailleurs et de ne pas avoir les bons bouts de papier avec les bons tampons étatiques…

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